Depuis le premier
palmarès des écoles de commerce publié par
L'Etudiant en 1986, chaque automne voit maintenant fleurir les contributions de L'Etudiant (repris dans
L'Express et
L'Expansion), du
Figaro, du
Point, de
Challenges, du
Nouvel Economiste, du
Parisien... Ces publications apportent un vrai service aux jeunes et à leurs parents, soucieux à juste titre du
« rapport coût-efficacité » d'un investissement important, en temps et en argent.
Chaque équipe de journalistes a ses propres
méthodologies. La tendance actuelle est cependant de se caler sur des critères élaborés en dehors du monde de la presse, par des
organismes d'accréditation publics (la
CEFDG, l'
AERES) ou privés (organismes internationaux tels que l'européenne
EFMD ou la nord-américaine
AACSB). On peut toujours discuter les choix de tel ou tel journal. De ce point de vue, le
grand nombre de palmarès publiés est au fond une bonne chose : les critères et les pondérations utilisés par chacun d'entre eux comportant une part d'arbitraire, il vaut mieux qu'il en sorte plusieurs, de façon à
varier les angles de vue.
Peut-on, pour autant, considérer que les
«
consommateurs d'enseignement supérieur » reçoivent une information fiable, objective et complète ? La réponse est non,
pour au moins 2 ensembles de raisons :
Le biais du quantitatif et de la subjectivité
Derrière les mots «
prestige (ou «
excellence »)
académique », «
ouverture internationale », «
proximité avec les entreprises », «
sélectivité », «
attractivité », «
dynamisme », «
ouverture sociale » se logent des éléments :
- presque tous purement quantitatifs,
- qui reflètent des valeurs et jugements implicites à travers le choix des critères et de leurs pondérations.
Se fonder sur
des critères essentiellement quantitatifs amène à un biais dans le jugement, à savoir considérer que
plus l'indicateur est élevé, meilleure est l'école : ainsi du nombre d'étudiants par promotion, de mois de stages pendant le cursus, de mois passés à l'étranger, d'anciens élèves, d'entreprises créées par les jeunes diplômés...
Or, en ces domaines, le « plus » n'est pas toujours le « mieux »
- « Big » n'est pas forcément « beautiful » : certains étudiants accordent un grand prix à la proximité avec les enseignants et l'administration dans une école « à taille humaine ». Les retombées en termes de qualité pédagogique peuvent être très importantes, elles ne sont malheureusement pas mesurables et donc ignorées des palmarès !
- Il existe un optimum pour la durée des stages et des expériences à l'étranger, au-delà duquel on peut considérer que l'école ne remplit pas sa mission première : former ses étudiants !
- Concernant le salaire de sortie : ce chiffre se fonde non sur une enquête mais sur les déclarations des écoles
- Le nombre d'anciens élèves : un critère purement quantitatif, qui pénalise les écoles jeunes et ne dit rien sur les qualités reconnues aux diplômés en situation professionnelle.
- Le pourcentage d'apprentis : l'apprentissage n'est qu'une des formes de l'alternance, qui elle-même n'est qu'une des voies de rapprochement avec les entreprises (pas toujours aussi prisée qu'on le prétend !).
Les aspects qualitatifs sont très peu présents dans les palmarès : ils s'expriment essentiellement au travers de l'article d'analyse (sur les tendances, les enjeux...) émaillé de quelques citations d'interviews de directeurs, mais sans lien avec le classement proprement dit.
Evaluer les moyens, mais aussi les résultats, et pas seulement de manière quantitative !
Les palmarès analysent non pas les résultats de la formation mais
les moyens mobilisés pour la mettre en œuvre, l'hypothèse (discutable au moins partiellement) étant que
plus les moyens sont importants, meilleure est la formation. C'est un peu comme si on testait les automobiles en allant seulement visiter les usines où elles sont fabriquées, ou un vin en visitant l'exploitation sans le goûter !
Le seul élément qui s'apparente à un résultat est le critère du salaire de sortie : or il est le plus souvent
fondé sur une déclaration de l'école, par définition non vérifiable. Quant à l'enquête auprès des employeurs, elle aboutit à
des résultats qui s'apparentent à des truismes : il y a une «
prime à l'embauche » significative pour les quelques écoles du «
haut du panier » ; pour les autres, les écarts sont beaucoup plus corrélés aux différences de secteurs et de zones géographiques d'embauche qu'aux différences entre écoles.
Ainsi, quand une part significative des
jeunes diplômés d'une école, plutôt que dans les grands sièges parisiens, fait le choix de travailler en région, en PME, dans des structures de l'économie sociale, dans le monde associatif, humanitaire, culturel, ou à l'étranger dans des pays au niveau de vie moins élevé,
il y a un impact sur le salaire moyen de sortie :
- La qualité de cette école est-elle moins bonne pour autant ?
- Est-il légitime de considérer, sans autre analyse, que plus le salaire de sortie est élevé meilleure est l'école ?
- A quand une grande enquête sur les carrières des diplômés, en sortie d'école, après 3 ans, après 6 ans... ?
- Toutes les écoles proclament qu'elles donnent à leurs étudiants les armes pour une carrière évolutive à dimension internationale : qui, aujourd'hui, va vérifier ?
Du questionnaire online à l'enquête de terrain ?
On est un peu dans la situation imaginée par un économiste pour symboliser le biais quantitatif de sa discipline : celle de l'homme qui cherche ses clés sous un lampadaire parce qu'il y fait clair, alors qu'il les a perdues dans un jardin obscur ! On comprend bien, mais on déplore, que
les journalistes en charge de ces palmarès n'aient pas les moyens de réaliser
de véritables enquêtes, de venir systématiquement
sur le terrain (surtout en province !).
Leur base principale demeure
le questionnaire envoyé chaque année aux directions d'écoles. Il faut cependant reconnaître que, depuis quelques années, les méthodologies se sont affinées, que de nombreuses précautions sont prises, y compris dans la présentation des résultats.
Pour conclure, les palmarès, pour imparfaits qu'ils soient, sont utiles :- pour les parents et les candidats, car ils rassemblent et synthétisent une grande quantité d'informations introuvables ailleurs,
- pour les écoles, car ils les obligent à « se regarder dans une glace » et à se comparer aux autres.
En ce sens, ils sont un stimulant à la recherche de progrès, mais le «
consommateur » doit les
interpréter avec prudence et lucidité, et diversifier ses sources d'information !